Mon ex-plan cul me cyberharcèle

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Avertissement : cet épisode évoque ma sexualité, ainsi que des violences sexistes et sexuelles

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Pourquoi cet épisode aujourd’hui ? Les faits que je raconte remontent pour la plupart à plusieurs années. Mais j’ai subi récemment d’autres vagues de cyberharcèlement et l’actualité m’encourage à parler du sujet maintenant. C’est important pour moi. 

J’espère que cet épisode pourra t’aider aussi. A la fin, je détaille plusieurs stratégies pour lutter contre le cyberharcèlement, qu’il soit commis par une personne connue de nous, ou non.

Première histoire : 2014-2015

Je rencontre Roman en voyage à Kazan (Russie), dans une auberge de jeunesse.

Nous flirtons et nous embrassons. Après quelques jours, je rentre à Moscou où j’étudie, avec mes ami·es.

Mais Roman me poursuit à Moscou, jusque dans un bar où je fais le fête, le lendemain. Il fait une crise de jalousie en me voyant danser avec un autre homme. Je le recadre.

Par la suite, il me harcèle sur les réseaux sociaux. Je le bloque mais il crée de nouveaux profils pour me suivre à nouveau.

Des mois plus tard, il reparaît devant mon université russe, le MGIMO, et m’attend dans l’entrée de mon dortoir 24 heures d’affilée, alors que j’essaie de l’éviter.

Je finis par le rencontrer. Il prétend qu’il est venu me rendre 100 roubles, parce que je lui ai payé un coup à boire, à Kazan. Je me sens en colère. Je refuse de prendre son argent et je lui ordonne de disparaître. Je lui dis : « C’est fini. » Il disparaît enfin.

Mais des années plus tard, il continue de créer de nouveaux comptes sur les réseaux sociaux (Facebook et Instagram), pour me suivre, de temps en temps. J’ai toujours peur de lui. Je le bloque partout. Mais il revient à la charge.

Deuxième histoire : 2016-2017

Je rencontre Théo sur Tinder.

J’ai fait le récit de notre histoire dans une lettre intitulée “Ta phobie du sang” et publiée sur le site Cyclique.fr.

« Cher Théo,

J’avais tellement envie de te rencontrer, de t’embrasser et de te faire l’amour. J’avais pris le bus tôt le matin pour rejoindre la capitale et te voir. Tu m’avais semblé si beau sur Tinder. Je ne me méfiais pas des apparences : un torse est un torse, le tien était musclé, il ne pouvait pas me décevoir. J’avais erré dans Paris quelques heures : le cimetière du Père Lachaise, le cinéma sur les Grands Boulevards, jusqu’à notre rendez-vous en début de soirée. C’était le plein été, il faisait beau, lumineux et chaud. Tu m’attendais devant une station de métro. Je me suis approchée et quand je t’ai vu, j’ai pensé “zut”. Tu n’étais pas grand, plutôt de taille moyenne, tu avais un style décevant, chemise et casquette à l’envers. Est-ce que j’allais passer la nuit avec un adolescent ? J’ai fait demi-tour, avant de me raccrocher à un ultime espoir : peut-être un bon coup ? L’expression qui cache une grand naïveté.

Nous nous sommes installés à une terrasse de bar et avons bu deux pintes de bière. La conversation ne décollait pas. Nous n’étions pas sur la même longueur d’onde et je te trouvais enfant. Mais je ne désespérais pas de ce potentiel “bon coup”. Alors je t’ai suivi jusqu’à chez toi, un petit studio sous les toits parisiens où nous avons bu encore, du rhum cette fois. J’étais vraiment ivre. Alors j’ai mis ma langue dans ta bouche, je t’ai déshabillé, embrassé partout et nous avons rejoint le lit, pour y faire ce que les couples hétérosexuels font : l’amour, ou plutôt la pénétration vaginale – dans la plupart des cas.

A cet instant, je me suis souvenue que j’avais mes règles, et donc une coupe menstruelle enfoncée dans le vagin. Je suis allée la vider bien soigneusement dans tes toilettes pour revenir dans tes bras, prête pour le coït. Et c’est là que j’ai entendu sortir de ta bouche ces mots énigmatiques qui ne m’ont pas quittée : ‘Désolé… J’ai la phobie du sang’. Ce fameux sang s’écoulait en même temps de mon vagin et sur mes doigts que je te montrais fièrement. Puis soudain, la honte m’envahit, et je suis retournée aux toilettes remettre ma cup en place. Penaude, j’ai retrouvé le lit ou tu étais étendu, nu. J’ai pris mon courage à deux mains et t’ai sucé. Naturellement. Plusieurs fois, pour te faire plaisir. J’espérais un retournement de situation, que tu oublies ta ‘phobie du sang’ et que tu t’occupes de moi. Mais rien n’est venu.

Tu as passé la nuit étendu sur le dos, nu, à te faire sucer. J’espérais des baisers, des caresses, n’importe quoi qui puisse me faire remonter la pente, quitter cette solitude, liée uniquement au fait que j’avais mes règles. Mais rien n’est venu.

Le matin a pointé son nez quelques heures plus tard, sans qu’à aucun moment tu ne te sois soucié de mon bien-être. J’ai tenté de prendre une douche avec toi, sous laquelle tu aurais pu nous laver de ta ‘phobie du sang’, mais j’ai dû le faire seule. Je suis partie avec ma déception, une forme de haine et un grand sentiment d’amertume, tout en dévalant les escaliers et en supprimant, à tout jamais, l’application Tinder de mon téléphone.

Nous ne nous sommes pas parlé pendant six mois, jusqu’à ce que j’apprenne que tu avais publié sur le forum jeuxvideo.com plusieurs articles détaillant notre nuit d’amour. Tu me présentais comme une “féministe nympho” méritant la note de 6,5/10 qui t’avait “presque violé”. Mes poils sous les aisselles t’ont visiblement traumatisés. Concernant mes règles, tu expliquais avoir “prétexté une phobie du sang” à laquelle j’avais naïvement cru. Après de multiples menaces, tu as accepté de supprimer ces publications, auxquelles quelques dizaines de jeunes hommes avaient déjà répondu, me traitant de “lesbienne” et “trans” car j’avais les cheveux courts.

C’est ainsi que notre histoire s’est terminée. Je t’ai fait l’amour alors que tu ne m’as pas touchée, sous prétexte que j’avais mes règles. Tu t’es permis d’étaler notre aventure sur internet, pour une raison qui m’échappe encore. Mon espoir de “bon coup” n’a pas tenu face à ta bêtise, toi qui est habitué à recevoir sans donner, tout en traitant les filles comme des objets que tu peux afficher sans honte et publiquement. Chacune de mes amies me demande pourquoi j’ai été gentille avec toi et la question reste en suspens. Mais peut-être n’est-ce pas de ma faute ? Je suis naïve.

Marie »

J’ai retrouvé Théo sur Facebook et je lui ai ordonné de supprimé ses publications sur le forum jeuxvideos.com, ou bien je porterais plainte. J’ai fait des captures d’écran de tous ses messages haineux et sexistes. Il a fini par tout supprimer, après bien des hésitations. J’ai gagné la bataille…

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Dernières histoires : 2020 

Je publie des textes féministes et misandres sur Instagram. Je publie une enquête au sujet du harcèlement sexuel sur le chemin de Compostelle dans le revue We Demain. En retour, je reçois de nouvelles vagues de cyberharcèlement sur mes réseaux sociaux (Instagram et Facebook, notamment).

Je demande à ma meilleure amie Tara de m’aider. Elle prend contrôle de mes réseaux sociaux et me débarrasse des messages haineux, après avoir pris des captures d’écran des insultes et menaces les plus graves.

Rappel de la loi

L’article 222-33-2-2 du Code pénal définit le délit de harcèlement comme : “le fait de harceler une personne par des propos ou comportements répétés ayant pour objet ou pour effet une dégradation de ses conditions de vie se traduisant par une altération de sa santé physique ou mentale”. 

Lors ces faits ont été commis par l’utilisation d’un service de communication au public en ligne ou par le biais d’un support numérique ou électronique, c’est du cyberharcèlement. Il s’agit d’une circonstance aggravante.

Ce délit de cyberharcèlement est alors passible de 2 ans d’emprisonnement et de 30 000 € d’amende.

Le délai de prescription – au-delà duquel un fait ne peut plus être poursuivi pénalement – est de six ans pour ce délit. Moi, je n’ai jamais porté plainte pour cyberharcèlement.

Les personnes victimes de harcèlement peuvent en premier lieu déposer plainte (à la gendarmerie ou au commissariat de police, ou par lettre au procureur·e de la République), et doivent collecter un maximum de preuves desdits comportements. Dans le cas de harcèlement en ligne, prendre des captures d’écran permet de conserver des traces – les prendre en présence d’un·e huissier·e de justice leur donne un caractère quasi irréfutable.

Les réseaux sociaux disposent aujourd’hui d’outils de signalement qui permettent de faire remonter les publications incriminées aux modérateur·ices, lesquel·les peuvent ensuite décider de leur retrait et/ou de la suspension ou de l’exclusion des auteur·ices, si les propos/comportements violent les conditions d’utilisation du réseau ou enfreignent la loi.

Mais nous, féministes, savons que les plateformes sanctionnent rarement et/ou lentement les auteur·ices de cyberharcèlement. Nous ne pouvons pas compter sur elles. 

14 militant·es féministes françaises viennent d’ailleurs d’assigner Facebook en justice. Iels réclament plus de transparence sur les décisions de modération prises par Instagram – réseau social propriété de Facebook. Iels ont également saisi la Défenseure des droits française, pour faire reconnaître la discrimination des militant·es féministes sur Instagram. J’ai d’ailleurs participé à cette saisine de la Défenseure de droits, sur Internet, et je vous invite à la faire également, si ce n’est pas déjà fait.

A lire : l’article d’Aurore Gayte sur le site Numerama à ce sujet. 

Personnellement, je suis attentivement le compte no.dick.pic sur Instagram, qui propose d’autres solutions pour lutter contre le cyberharcèlement. Léorose, qui est derrière ce compte, propose des illustrations hyper efficaces à envoyer à nos cyberharceleur·ses. Une illustration contre les dick pics (photo de pénis non sollicitée), par exemple, qui rappelle que le Code pénal prévoit une amende de 750€ pour qui a envoyé un message ou une photo contraire à la décence, à une personne de plus de 15 ans, sans demande au préalable du.de la destinataire.

Ou une illustration contre le revenge porn par exemple : qui rappelle que le Code pénal prévoit 2 ans d’emprisonnement et 60 000€ d’amende pour qui diffuse sans le consentement, l’image ou l’audio à caractère sexuel d’une personne de plus de 18 ans obtenu avec ou sans le consentement de celle-ci.

Je vous garantis, que nos cyberharceleur·ses se calment dès qu’iels reçoivent ces illustrations menaçantes. La phrase à ajouter : “Je porte plainte demain”, comme je l’ai fait pour Théo en 2017, est très efficace. Les excuses et les “ouin ouins” arrivent tout seuls. 

Évidemment, si tu as moins de 18 ans, tous les faits que j’ai décrits dans cet épisode sont davantage sanctionnés. Il ne faut pas rester seul·e. 

Par ailleurs, je fais partie de la task force anti-cyberharcèlement de l’association de journalistes féministes Prenons La Une. Nous avons mis en place un protocole pour soutenir les journalistes victimes de cyberharcèlement. Je sais donc qu’il faut passer en privé ses réseaux sociaux, en confier la gestion à une tierce personne, prendre des captures d’écran, signaler tout ce qui peut l’être sur la plateforme de signalement du ministère de l’Intérieur : Pharos.

Bref, il y a des tas de ressources contre le cyberharcèlement, encore faut-il avoir la force et les moyens de les mettre en œuvre. Encore faut-il que la police, la justice et les plateformes nous écoutent. Moi, je bloque à foison sur les réseaux sociaux, et je n’accorde aucune confiance aux institutions. Je me bats seule et en collectif. 

Je termine cet épisode avec une dernière recommandation : le site du collectif Féministes contre le cyberharcèlement qui constitue une mine d’or pour nous autres victimes et/ou féministes.

Moi, j’essaierai de mettre en place tout ce que je vous ai détaillé dans cet épisode, dès la prochaine vague de cyberharcèlement. Mais je crois que le pire, dans cette violence, c’est la perception qu’on a en : “ça va aller”, “c’est pas si grave”. Je mets tellement de temps, à chaque fois, à prendre conscience des graves conséquences psychologiques de ces violences. Sur le moment, je crois que je vais gérer toute seule. Mais non, je ne gère pas toute seule. 

Merci d’avoir lu jusqu’au bout.

Marie Albert

16 avril 2021

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Marie Albert

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