Marie Sans Filtre 14# Mon collègue me harcèle : je me défends

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(Avertissement : harcèlement sexuel)

Pourquoi j’ai quitté l’Agence France Presse, où je rêvais de grandir journaliste.

29 septembre 2018

Je travaille dans un service ennuyeux de l’Agence France Presse depuis plusieurs mois. Mes horaires changent chaque jour. Je commence souvent à 7 heures du matin. Je reste assise sur un chaise pendant sept heures, fixée à mon écran d’ordinateur. Je travaille les week-ends. Ma cheffe refuse de m’accorder des vacances. Depuis six mois, je supporte les blagues à connotation sexuelle de mon collègue de 50 ans, Charles. Nous nous croisons peu, or il trouve toujours le temps de me ridiculiser : « Tu es fatiguée ? Pourquoi ? Tu as fait quoi la nuit dernière ? Ahahah » est sa réplique favorite. Il s’agit d’allusions sexuelles, non pas de plaisanteries. « Tu as besoin de moi ? Pour quoi faire ? Ahahah. » 

Un samedi midi, il arrive en retard pour me relayer, comme de coutume. « Tu es contente que j’arrive, hein ? Ahahah », glisse-t-il. Ma première stratégie : l’ignorer, ne plus lui adresser la parole. Elle a d’abord fonctionné, nous n’avons plus échangé du tout. J’entrouvre le dialogue, convaincue que deux collègues doivent discuter pour travailler. Ma cheffe est en congés, mes autres collègues femmes ignorent ce que j’endure. Ce jour-là, Charles se montre entreprenant : « Fatiguée ? Tu as fait quoi cette nuit ? Ahahah. » Ce à quoi je réponds froidement : « Rien, pourquoi ? » J’enfile mon bonnet pour filer : « La prochaine étape, c’est les moonboots ? Tu vas au ski ? Ahahah ». Il évite mon regard, fixe plutôt mes seins, mes jambes et mes fesses. C’est la blague de trop. Je lui demande fermement d’arrêter ses blagues « pourries ». Charles prend un air vexé. Il ne s’attend pas à une réplique. Son regard dévisse de mon corps pour coller à son écran d’ordinateur. Je contourne le bureau qui nous sépare, m’approche de lui. J’utilise la technique de défense verbale bien rodée : celle dite « des trois phrases ». D’abord, je lui décris la situation : « Tu me fais des blagues de cul depuis six mois. » Ensuite, je lui exprime mon sentiment : « Je ne les trouve pas drôles, elles me mettent mal à l’aise. » Enfin, je lui exprime ma volonté : « Je veux que tu arrêtes immédiatement. » Je répète ma requête jusqu’à ce qu’il réponde « D’accord ». Il refuse le dialogue, les yeux rivés sur son écran. Il me demande de quitter les lieux. « Je pars quand je veux », je réponds. 

Je tourne les talons. Je me sens soulagée et fière, dans l’escalier de l’Agence France Presse. Je me sens puissante. Arrivée sur le trottoir, je fonds en larmes. La culpabilité naît dans mon esprit. Je prends peur. Pourquoi aux sentiments de puissance et de fierté succèdent la honte et le désespoir ? Je ne suis pas responsable des événements, or je me sens responsable des conséquences. Mon état mental se détériore, les jours suivants. Charles refuse de m’adresser la parole, lorsqu’il me recroise. Il m’en veut. Il prend un air de petit garçon, pris sur le fait. Il se pose en victime. Il raconte sa version des faits à son collègue vieillissant, juste devant moi. Leurs messes basses me mettent en colère. Mon cœur s’emballe. Je tremble. « Tu cherches un avocat en la personne de Jean ? On règlera cette histoire au retour de notre cheffe », je le préviens. « Tais-toi et va-t-en », répond-il. Je renonce à obtenir des excuses, ou même une normalisation de notre relation. Ce climat hostile me rend impossible le travail. Je nomme son comportement “harcèlement sexuel”. Mes amies me soutiennent. Je prends rendez-vous avec la médecin du travail de l’Agence France Presse et m’effondre dans son bureau. Je rencontre le directeur des ressources humaines (DRH), appelle ma cheffe, demande à ma psychiatre un arrêt de travail et des antidépresseurs. Je patauge au fond du trou. Je veux changer de service, mais la direction refuse. Les anxiolytiques m’anesthésient momentanément. Je rejoins la catégorie « légumes ». 

Après trois semaines de lutte, les ressources humaines accèdent à ma demande : je change de service. À la seule condition que je travaille deux semaines de plus, sans Charles, dans le service qui tue. Je signe l’accord. Je sors du trou. Charles reçoit un avertissement mais reste à son poste. Lorsque je le croise, il me sourit éhontément. Je remercie la médecin du travail et son soutien au sein de l’entreprise. Dans mon nouveau service, je ne laisse aucun interstice à la plaisanterie. De vieux mâles sexistes m’entourent, partout. Je me méfie de tous. 

Pour écouter la suite :

Marie Albert

12 juin 2020

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Marie Albert

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